Financer la croissance par l’endettement expose l’entreprise à une vulnérabilité majeure car cela revient à cumuler deux types de risques : un risque opérationnel (lié à la croissance, à la concurrence, à l’innovation ou aux acquisitions) et un risque financier (lié au service de la dette).
Voici les mécanismes précis par lesquels cette stratégie fragilise l’entreprise :
1. La règle du double risque
Le principe de prudence financière stipule qu’« on n’empile pas un risque financier au-dessus d’un risque opérationnel ».
- Risque opérationnel : La croissance, surtout lorsqu’elle passe par des acquisitions (croissance externe), comporte une incertitude sur l’intégration des cibles et la réalisation des synergies prévues.
- Risque financier : L’endettement crée une obligation contractuelle de remboursement (frais financiers fixes) quel que soit le niveau d’activité. Si l’intégration échoue ou si le marché se retourne, l’entreprise se retrouve prise en étau entre des revenus opérationnels en baisse et des charges financières rigides.
2. La perte de flexibilité face à la guerre des prix (Le cas Lafarge)
L’endettement réduit la capacité de riposte de l’entreprise face à une agression concurrentielle. Les frais financiers constituent des coûts fixes qui relèvent le seuil de rentabilité de l’entreprise.
- Mécanisme : Si un concurrent (disposant de cash ou peu endetté) lance une guerre des prix, l’entreprise endettée ne peut pas s’aligner indéfiniment. Elle doit maintenir des marges suffisantes pour payer ses intérêts, sous peine de défaut.
- L’exemple Lafarge : Le cimentier Lafarge a financé sa croissance par la dette pour éviter de diluer ses actionnaires. Lorsque son concurrent Orascom a attaqué ses parts de marché via une guerre des prix, Lafarge, paralysé par ses frais financiers croissants, n’a pas pu riposter efficacement sur les prix. Pour se défendre, Lafarge a fini par racheter l’agresseur (Orascom) en s’endettant encore davantage (6 milliards d’euros supplémentaires) juste avant la crise de 2008. Cette fuite en avant a conduit à une augmentation de capital dilutive, des cessions d’actifs en urgence et finalement à la perte d’indépendance (fusion avec Holcim).
3. La destruction de la valeur optionnelle (Perte d’opportunités)
Le financement par la dette consomme la flexibilité financière de l’entreprise.
- Coût d’opportunité : Une entreprise endettée au maximum de sa capacité (pour optimiser son coût du capital à l’instant T) perd sa « réserve de puissance ». Elle ne pourra pas saisir de nouvelles opportunités d’investissement non anticipées (options de croissance), car les banques refuseront de prêter davantage.
- Avantage du sous-endettement : À l’inverse, le sous-endettement est une arme stratégique. Il permet de frapper vite et fort, comme Danone (BSN) qui a pu racheter les filiales de RJR Nabisco en une semaine grâce à un faible levier, là où des concurrents plus endettés étaient incapables de mobiliser les fonds.
4. Le piège de la croissance réelle vs croissance admissible
La croissance consomme naturellement du cash (augmentation du BFR et investissements).
- Si la croissance réelle de l’entreprise est supérieure à sa croissance admissible (le taux de croissance que l’entreprise peut autofinancer via ses bénéfices mis en réserve), le ratio d’endettement augmente mécaniquement.
- Si cette dynamique n’est pas maîtrisée par une augmentation de capital, l’entreprise se fragilise progressivement jusqu’à atteindre un point de rupture où les banques coupent les lignes de crédit.
En résumé, si la dette offre un avantage fiscal (déductibilité des intérêts) et peut booster la rentabilité des capitaux propres (effet de levier) tant que les affaires vont bien, elle place l’entreprise en situation de vulnérabilité dès que l’environnement devient volatil, la privant de temps et de munitions pour réagir.