Question fréquentes

Faut-il privilégier l’investissement ou le retour aux actionnaires ?

La question ne doit pas être posée sous forme d’une opposition binaire, mais plutôt comme une séquence causale. Privilégier systématiquement le retour immédiat aux actionnaires (dividendes, rachats d’actions) au détriment de l’investissement industriel est une erreur stratégique majeure, qualifiée de confusion entre l’« Input » et l’« Output ».

1. L’Investissement comme moteur (Input), le retour comme conséquence (Output)

Il ne faut pas choisir entre clients (investissement) et actionnaires, mais servir les clients pour pouvoir rémunérer les actionnaires.

  • La logique amazonienne : Jeff Bezos, dans sa lettre aux actionnaires de 1997 (toujours citée en exemple), explique que la satisfaction client et l’investissement à long terme (Input) sont les prérequis pour obtenir des résultats financiers et une valorisation boursière (Output). Chercher le profit ou le cours de bourse directement sans passer par la case investissement/client est une illusion.
  • Le piège du pilotage par l’indicateur : Se focaliser sur l’indicateur de performance (comme l’EVA ou le cours de bourse) incite les managers à prendre des décisions court-termistes (réduire la R&D, augmenter les prix, racheter des actions) qui détruisent la substance de l’entreprise. C’est l’erreur de confondre la mesure de la performance avec la stratégie.

2. Les dangers de privilégier le retour immédiat (L’exemple Boeing)

L’actualité récente de Boeing est utilisée dans les sources pour illustrer les dangers de privilégier le retour aux actionnaires sur l’investissement industriel.

  • Le constat : Boeing a dépensé environ 50 milliards de dollars pour racheter ses propres actions (share buybacks) afin de soutenir son cours de bourse et le bénéfice par action.
  • La conséquence : Ces fonds n’ont pas été investis dans la qualité, la sécurité ou l’outil industriel. Ce sous-investissement a conduit à des crises humaines et industrielles majeures (737 MAX), détruisant finalement bien plus de valeur pour les actionnaires que ce qui leur avait été distribué.

3. Le critère d’arbitrage : La Performance Financière

Cependant, l’investissement n’est pas toujours la bonne solution. La finance d’entreprise pose une condition stricte pour investir :

  • La règle de la création de valeur : La croissance (l’investissement) n’est pas une source de valeur en soi, c’est un amplificateur.
    • Si la rentabilité du projet (TRI ou ROCE) est supérieure au coût du capital (CMPC), alors il faut investir. La croissance (l’investissement) crée de la valeur.
    • Si la rentabilité est inférieure au coût du capital, alors investir détruit de la valeur. Dans ce cas précis, il vaut mieux rendre l’argent aux actionnaires (dividendes ou rachats) plutôt que de le gaspiller dans des projets non rentables.
  • La notion de “Permission” : Les dirigeants doivent théoriquement “demander la permission” aux actionnaires de conserver les bénéfices pour les réinvestir. Ils ne l’obtiennent que s’ils peuvent prouver que ces réinvestissements généreront une performance supérieure aux attentes du marché.

4. Arbitrage Clients vs Marge (Le cas Marlboro & Unilever)

Dans des périodes d’inflation ou de crise, l’entreprise peut être tentée d’augmenter ses prix (protéger la marge pour l’actionnaire) au risque de perdre des volumes (clients).

  • L’exemple Unilever : En augmentant ses prix de 11% au prix d’une baisse des volumes, Unilever a privilégié la rentabilité à court terme, mais les marchés ont fini par sanctionner cette stratégie, doutant de sa durabilité.
  • L’exemple Philip Morris (Marlboro Friday) : À l’inverse, Philip Morris a un jour baissé drastiquement le prix de ses cigarettes pour reconquérir ses parts de marché. Le cours de bourse a chuté de 23% le jour même (sanction immédiate de l’actionnaire), mais l’entreprise a récupéré toute sa valeur 18 mois plus tard car elle avait sauvé son fonds de commerce (le client).

En résumé : Il faut privilégier l’investissement tant qu’il est performant (TRI > CMPC) et qu’il sert la pérennité de la relation client. Le retour aux actionnaires ne doit être que la conséquence d’une réussite industrielle ou la solution par défaut en l’absence d’opportunités de croissance rentables, et non un objectif qui assèche l’outil de production.