L’augmentation du Résultat Net Par Action (RNPA ou EPS – Earnings Per Share) n’est pas toujours synonyme de création de valeur car il s’agit d’une métrique comptable et arithmétique qui peut être manipulée par l’ingénierie financière ou des décisions à court terme, au détriment de la santé économique réelle de l’entreprise à long terme.
Voici les raisons principales :
1. L’illusion de l’ingénierie financière (Rachats d’actions)
Une entreprise peut augmenter mécaniquement son RPA sans améliorer sa performance opérationnelle, simplement en réduisant le nombre d’actions en circulation (le dénominateur du ratio) via des programmes de rachats d’actions (share buybacks).
- Le mécanisme : L’entreprise utilise sa trésorerie ou s’endette pour racheter ses propres titres. Le bénéfice est un peu réduit, mais divisé par un nombre d’actions plus faible, ce qui fait monter le RNPA.
- L’exemple destructeur (Boeing) : L’exemple de Boeing est frappant. L’entreprise a dépensé environ 50 milliards de dollars pour racheter 400 millions d’actions afin de booster le retour aux actionnaires et le RNPA. Cependant, cette stratégie a privé l’entreprise de ressources pour l’investissement industriel et la R&D (le 737 MAX), conduisant à des catastrophes humaines, une perte de crédibilité technique et une destruction massive de valeur à long terme.
- Conclusion : Remplacer l’investissement productif par du rachat d’actions augmente le RPA immédiat mais peut sacrifier l’avenir.
2. Le piège du court-termisme (Sous-investissement)
Les dirigeants sont souvent tentés de sacrifier des projets créateurs de valeur (à Valeur Actuelle Nette positive) pour atteindre les objectifs de RPA promis aux analystes à court terme.
- L’enquête NBER : Une enquête (Graham, Campbell, Rajgopal, 2005) révèle que plus de la moitié des directeurs financiers sont prêts à rejeter un investissement rentable (VAN positive) s’il conduit à manquer la cible de résultat net par action à court terme.
- La réduction des coûts “investissements” : Pour augmenter le résultat net (et donc le RNPA), une entreprise peut couper dans des dépenses qui sont comptabilisées comme des charges mais qui sont en réalité des investissements immatériels : R&D, formation, marketing, maintenance.
- Exemple Kraft Heinz : Les réductions de coûts drastiques (gestion par 3G Capital) ont initialement boosté les marges, mais ont fini par détruire la valeur des marques et de l’entreprise sur le long terme.
- Exemple Spirit Aerosystems : Les pressions sur les coûts imposées aux sous-traitants pour améliorer le résultat de Boeing ont fini par dégrader la qualité et la sécurité, détruisant la valeur.
3. L’ignorance du risque et du coût du capital
Le RNPA est une mesure de profit, pas de rentabilité ajustée au risque. L’augmentation du RNPA par l’effet de levier (endettement) peut en réalité détruire de la valeur si le risque augmente disproportionnellement.
- Effet de levier : Si la rentabilité économique (ROCE) est supérieure au taux d’intérêt de la dette, s’endetter augmente mécaniquement la rentabilité des capitaux propres (ROE) et le RNPA.
- Le coût du risque : Cependant, augmenter la dette accroît le risque financier. Les actionnaires exigent alors une rentabilité supérieure (augmentation du coût des capitaux propres via le Bêta). Si cette hausse du coût du capital n’est pas compensée, la valeur de l’entreprise (somme des flux actualisés) peut baisser même si le RNPA monte.
- Inflation et taux : En période d’inflation, les résultats nominaux (et le RNPA) peuvent augmenter, mais si le coût du capital augmente plus vite (hausse des taux d’intérêt), la valeur réelle des flux futurs diminue.
4. Distinction entre Profit Comptable et Profit Économique
La création de valeur réelle est générée par le Résultat Économique (Economic Profit ou EVA), qui déduit du résultat opérationnel le coût de tous les capitaux (y compris les capitaux propres), ce que ne fait pas le RNPA.
- Le RNPA se base sur le résultat net comptable.
- L’EVA (source de la MVA – Market Value Added) se base sur la capacité à dégager une rentabilité supérieure au coût moyen pondéré du capital (CMPC).
- Une entreprise peut avoir un RNPA positif et croissant tout en ayant une EVA négative (si elle investit massivement dans des projets dont la rentabilité est inférieure au coût du capital exigé par les actionnaires).
En résumé, le RNPA mesure une part du gâteau comptable divisée par le nombre de parts, tandis que la création de valeur mesure l’agrandissement réel du gâteau économique. Se focaliser uniquement sur le RNPA peut conduire à des décisions de gestion (sous-investissement, rachat d’actions excessif, baisse de qualité) qui augmentent les chiffres aujourd’hui mais ruinent l’entreprise demain.