Bien que l’EVA (Economic Value-Added ou Résultat Économique) soit un indicateur théoriquement robuste pour mesurer la performance financière, son utilisation comme outil de pilotage et de rémunération peut paradoxalement inciter les managers au sous-investissement.
Voici les mécanismes et raisons qui expliquent ce phénomène :
1. La mécanique mathématique : Réduire les capitaux pour booster le ratio
L’EVA se calcule en soustrayant le coût des capitaux engagés du résultat d’exploitation après impôt.
Pour maximiser l’EVA (et souvent leur bonus), les managers ont deux leviers : augmenter le résultat ou réduire les capitaux engagés.
- La tentation du dénominateur : Il est souvent plus facile et rapide de refuser un investissement ou de réduire l’actif (stocks, équipements) que d’augmenter le chiffre d’affaires. En limitant la base d’actifs, on réduit mécaniquement la charge de capital (
), ce qui gonfle artificiellement l’EVA à court terme, au détriment de la croissance future.
2. Le conflit temporel : La “Courbe en J” de l’investissement
L’investissement productif (nouveau projet, R&D, lancement de produit) suit généralement une courbe en “J” : il exige une sortie de cash immédiate (augmentant les capitaux engagés) alors que les revenus ne rentrent que plus tard.
- Impact immédiat négatif : Durant les premières années, un nouvel investissement alourdit les capitaux engagés sans générer encore suffisamment de profit pour couvrir le coût du capital supplémentaire. Cela dégrade l’EVA de l’année en cours.
- La décision managériale : Si les managers sont évalués sur l’EVA annuelle, ils seront rationnellement enclins à rejeter des projets rentables à long terme et créateurs de valeur (Valeur Actuelle Nette positive) simplement parce qu’ils dégradent la performance à court terme. Une enquête citée montre que plus de la moitié des directeurs financiers sont prêts à rejeter un projet créateur de valeur s’il compromet les objectifs de résultat à court terme.
3. L’externalisation excessive : Le cas Coca-Cola
L’obsession de l’EVA et du ROCE (Return On Capital Employed) peut conduire à des stratégies de désengagement industriel excessif pour alléger le bilan.
- La “49 solution” : L’exemple de Coca-Cola dans les années 80-90 est très démonstratif. Pour améliorer son EVA et son ROCE, l’entreprise a sorti de son bilan les activités d’embouteillage (très gourmandes en capitaux) pour les loger dans des entités séparées (comme Coca-Cola Enterprises), dont elle ne détenait que 49% pour éviter la consolidation globale.
- Conséquence : Si l’EVA et le cours de bourse ont explosé temporairement, protégeant l’entreprise d’une prise de contrôle hostile, cette stratégie a fini par détruire de la valeur industrielle. Coca-Cola a perdu le contrôle de sa distribution et de la relation client, ce qui l’a obligée, des années plus tard (2010), à racheter ces actifs pour privilégier la “rationalité industrielle” sur l’optimisation d’un indicateur financier.
4. La confusion entre “Input” et “Output”
Enfin, le pilotage par l’EVA peut échouer lorsque les dirigeants confondent la mesure de la performance (l’EVA en tant qu’output) avec la stratégie elle-même.
- L’EVA doit être la conséquence de bonnes décisions d’investissement, et non un but en soi. En se focalisant uniquement sur l’indicateur, les entreprises risquent de sacrifier l’investissement (l’input) nécessaire pour construire la pérennité de l’entreprise.
- C’est pourquoi certaines entreprises ont abandonné l’EVA pour la rémunération des managers après avoir constaté ces effets pervers de sous-investissement et de pilotage à trop court terme.
En résumé, l’EVA sanctionne le coût du capital immédiat. Sans un système de gouvernance qui valorise la croissance à long terme, l’EVA incite à “affamer” l’entreprise de capitaux pour maximiser le rendement apparent à court terme.